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Un défaut que j’ai rapidement cherché à contourner, par tous les moyens à ma portée.
A 11 ans je luttais contre des forces obscures dans les labyrinthes de la chambre des Secrets.
A 16 ans j’errais dans la campagne anglaise, follement amoureuse de Mr Darcy.
Et à 23 ans, je finissais maudite et condamnée, avec tout Macondo, à cent ans de solitude.

Les livres avaient un avantage considérable : ils me permettaient de vivre des dizaines de vies depuis mon canapé. Mais rapidement, ce n’était plus assez : je voulais tout vivre, tout faire, tout goûter.
Alors après avoir collectionné les histoires, je me suis mise à collectionner les vies, aussi. J’ai poussé toutes les portes qui se présentaient à moi, sans hésiter et sans regrets.
J’ai parcouru l’Australie, adoré Paris et regretté Rotterdam.
J’ai chanté au pavillon Baltard et crié “Oui chef !” dans des cuisines sans fenêtres. J’ai pédalé sur tous tous les ponts qui enjambent la Meuse et pris des bus de nuit pour traverser les frontières.
J’ai plumé des poulets, photographié des assiettes et frotté des carottes terreuses. Je suis tombée amoureuse d'une fille, puis d'un garçon. Puis d'une fille, puis d'un garçon.
Quel que soit le domaine, je refusais manifestement de me spécialiser.
Mon parcours ressemblait moins à une carrière qu'à une partie de Kamoulox. Mais à chaque nouveau seuil franchi, je ressentais la même ivresse : le sentiment délicieux de pouvoir me réinventer, de pouvoir choisir quelle version de moi allait entrer dans cette nouvelle réalité.
Non seulement je n’avais jamais reçu ma lettre de Poudlard mais le bureau chargé d'attribuer aux adultes une identité avait visiblement égaré mon dossier. Et à force de m’entendre demander quand j’allais finir par “me trouver”, je dois dire que j’ai fini, moi aussi, par m’interroger.
Evidemment, c’est dans un livre que j’ai eu ma grande révélation.
Plongée dans un Nancy Huston dans le train Paris-Limoges, j’ai enfin compris cette vérité qui rôdait dans ma vie depuis toujours : l’être humain est une espèce fabulatrice.
Vivre des histoires, créer des fictions, c’est notre condition. C’était, en tout cas, la mienne.

J’ai passé 5 années de ma vie à disséquer des histoires de 800 pages dans des salles éclairées au néon qui sentaient le café et le col roulé.
Et il m’aura fallu tout ce temps pour comprendre que construire des récits et créer des personnages était un super-pouvoir.
Un pouvoir que je me devais de ramener dans le monde réel : ce lieu étrange remplie de boue, de sueur, d’humains brouillons, mal édités et d’injustices malheureusement pas fictives.
Parce que les récits ne restent pas dans les livres.
Ils façonnent nos réalités : ils dessinent les frontières que nous défendons, définissent où s’étend le royaume du succès et où commence celui de l’échec, qui mérite l’empathie et qui sera effacé par l’histoire, quelles voix comptent et lesquelles sont condamnées à se taire.
Et quand suffisamment de personnes y croient, un récit peut devenir un mouvement, une marque, une carrière. Ou une révolution.